Les écrits de Rouquettes

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Poèmes

Port d'attache

 

Des murs suintent des souvenirs ailés,

Des murmures et des rires évanouis.

Mémoire enlaçant les flots gris gelés

Émergeant nue du Doubs la nuit, sans bruit,

Elle m'enlève à mon sommeil et s'enfuit

Dans les méandres de mon subconscient,

M'emporte loin de mon bonheur récent

Folle chevauchée que fut mon parcours

Besançon je me dilue dans ton sang

Je m'amarre à tes quais, chéris tes tours.

 

Sous mes pieds tant de sols ont défilé,

Sous mes mains tant de corps lointains ont joui.

J'ai fui incapable de déceler

Que c'est à toi que je devais dire oui,

Revenir en tes murs être épanouie,

Enfin sortir de mon cerveau grinçant

Où un ballet morbide et menaçant

Me noie dans ses rapides nuit et jour.

Je suis de retour je hume et ressens,

Je m'amarre à tes quais, chéris tes tours.

 

 

 

Blottie dans tes remparts je suis comblée.

Remplie de mille espoirs, je me réjouis.

J'oublie mes déboires pour m'envoler.

Là, d'envoûtantes ritournelles j'ouïs.

Les troubadours par Diane éblouis

Lancent leur filet d'or, je redescends.

Vos chants me bercent, m'emportent en dansant,

Chavirant au gré des notes d'amour,

Emmenée par le ressac des passants,

Je m'amarre à tes quais, chéris tes tours.

 

Cité verdoyante au cœur ravissant,

Protège-moi en ton sein nourrissant.

Par le passé tu m'as joué bien des tours,

Vengeance sur mon esprit trop absent ?

 

Je m'amarre à tes quais, chéris tes tours.


Nouvelles

2.0

La tête rebondit sur le sol encore et encore. Le sang se répandait dans le salon dévorant tout de sa corrosive fluidité. Geralt regarda le cadavre tomber à ses pieds, hypnotisé par ce corps, ce corps qui, il y a encore une seconde, lui parlait, qui, il y a encore une minute, l’étreignait tendrement, ce corps qu’il croyait être celui de son âme sœur. Il fallait qu’il réagisse, qu’il bouge de là. Ils allaient arriver et l’arrêter. Il regarda le katana dans sa main, le sang gouttait comme au ralenti sur le sol. Enfin, il revint à lui, secoua le sabre, comme il l'avait vu faire dans les films, projetant une longue traînée de sang sur le carrelage. Il regarda ses pieds et vit que le fluide avançait vers eux. Il eut une prise de conscience et recula juste avant que le sang ne puisse ronger ses semelles. Il avait eu si peur de la tuer, elle. Comme si elle avait pu réapparaître soudainement et reprendre sa place. Il s’était imaginé toutes sortes de folies. 

Peut-être que Myranda avait juste voulu partir en vacances sans lui et qu’elle avait loué les services d’un robot, en attendant, pour éviter un conflit. Dans ce cas elle aurait pu revenir entre-temps et c’est elle qu’il aurait tuée et non pas une machine. Peut-être qu’il avait eu une hallucination et que la scène affreuse à laquelle il avait assistée trois jours plus tôt n’était jamais arrivée. Mais alors d’où venait cette carte ?  Son cerveau était envahi de mille pensées pendant que son corps s’était mis en mode automatique. Il enfilait machinalement son manteau et marchait d’un pas déterminé vers la porte. 

Le robot avait affirmé être Myranda jusqu’au bout, il n’avait pas voulu lui dire où était son aimée. Il s’arrêta un instant en songeant à elle, à sa vraie fiancée, à la douceur de son visage, à la beauté de son regard. Depuis combien de temps vivait-il avec un mensonge ? Quand est-ce qu’elle avait été remplacée.

Alors qu’il courait dans la rue fraîche et grise, les souvenirs passés et récents défilaient en désordre dans son esprit : son sourire, le sang du robot, son oreille droite frémissante sous sa langue, leurs courses poursuites se finissant en éclats de rire, leurs rêves chuchotés sur l’oreiller. Toutes les images s’enchaînaient à toute vitesse comme des photos volant au vent après lesquelles il tentait en vain de courir. Elle devait être là quelque part, cachée dans la ville. Les robots ne pouvaient tuer les humains, leur programme les en empêchait, mais ils pouvaient les tenir en captivité et prendre leur place. C’était leur seul moyen d’accéder au même droit que les humains et il était de plus en plus courant qu’ils enlèvent la personne qu’ils étaient censés remplacer et qu’ils prennent sa place définitivement. Parfois, des humains activistes pour les droits des robots leur proposaient même, volontairement, de prendre leur place pendant qu’eux vivaient dans l’ombre et créaient des réseaux souterrains pour aider les robots. Ce qui le tracassait le plus était l’existence même du robot double de Myranda, cela signifiait que Myranda avait eu besoin de partir discrètement à un moment ou à un autre, ou alors qu’elle faisait un deuxième travail, voir qu’elle avait rencontré quelqu’un d’autre et avait laissé le robot avec lui. Il préférait ne pas penser à la troisième possibilité. Dans tous les cas il allait trouver ce qu’il en était. Elle avait dans son sac une carte étrange avec le nom d’un roboticien, sûrement son géniteur. Il s'agissait du professeur Shfloner. Geralt commençait à se demander pourquoi il avait tuée Myranda au lieu de la signaler aux autorités. Les robots valaient si cher que les endommager était considéré comme une dégradation de matériel et donc un délit. Mais sa colère avait été si forte.

Il se rappelait trois jours plus tôt, lorsqu’il était rentré du travail en avance. Il en était si heureux. Il avait falsifié son traceur pour qu’elle ne sache pas qu’il était en train de rentrer, lui faire une surprise et l’emmener dans son restaurant favori. Et alors, il l’avait trouvée le crâne ouvert en train d’auto-effectuer des opérations de maintenance. Il était resté planté là un moment, ne comprenant d’abord pas ce qu’il voyait. C’était pourtant une scène courante dans son monde où les robots participaient à toutes les activités humaines. Mais il l’avait regardée immobile sans pouvoir y croire. Pas elle, elle ne pouvait pas être un robot, pas elle ! Il avait ressenti d’abord une atroce douleur, lui coupant le souffle et lui donnant la nausée. Il s’était senti vide et dégoûté, toute sa vie s’était écroulée devant lui. Il avait fini par sortir. Il était allé marcher, toutes ses pensées explosant dans son crâne en déchirant sa réalité morceau par morceau. Après des heures à marcher sans but, il avait réussi à remettre un peu d’ordre dans son cerveau atrocement lourd. Il avait réalisé qu’elle ne l’avait pas vu. Les robots ne percevaient plus le monde extérieur lorsqu’ils effectuaient des opérations sur eux-mêmes. 

Pendant trois jours il n’avait rien dit. Il n’avait pas réussi à dormir, la sentir à côté de lui dans leur lit avait été une véritable torture, ça avait été si perturbant de la frôler car savoir la vérité n’enlevait rien à sa douceur et sa chaleur, et il l’avait désirée tout autant qu’avant, mais sous cette peau qu’il connaissait par cœur se cachait des circuits électriques, un sang acide et surtout un terrible secret, celui du destin de la vraie Myranda. Il avait eu beau savoir que ce n’était qu’un faux, qu’un être artificiel, cette machine lui avait semblé si parfaitement identique à l’originale. Il s’était senti si amer, rongé de l’intérieur par cette comédie. Il avait arrêté de travailler prétextant un trouble psychologique à la mode : la mortification de type 3. Bien sûr il n’avait rien dit à Myranda. Il avait passé une journée à tourner en rond. Après cette première journée il avait pensé à fouiller la maison de fond en comble à la recherche d’indices le menant à la vraie Myranda. Sa tristesse et sa douleur avait continués d’escalader, mais il n’avait pu se résoudre à confronter le robot tout de suite. Il avait besoin de preuves matérielles. Pendant ces trois jours il n’avait pas cessé de repasser toute sa vie en boucle, de douter de tout, de tout questionner. Il avait eu l’impression d’être emporté dans une spirale de folie de plus en plus sombre. Quand il avait trouvé la carte du roboticien, il avait été soulagé d’avoir une preuve plus tangible que le souvenir de sa fiancée les mains plongées dans son crâne. Cette carte avait été l’élément dont il avait besoin pour se donner du courage. Il avait attendu Myranda, au comble de la nervosité, tremblant, ayant l’impression d’être soumis à une telle pression qu’il aurait pu éclater. Quand elle était arrivée et l’avait vu elle avait levé un sourcil inquiet comme elle seule le faisait et il avait failli  faire marche arrière, mais alors l’image de son crâne ouvert lui était revenue et il avait trouvé le courage de lui parler. Il l’avait alors regardée dans les yeux, lui envoyant toute la rage qui bouillonnait en lui et lui avait lancé :

- Où est Myranda ? Qu’as-tu fait de la femme que j’aime ? Réponds machine !

Ses beaux yeux en amande s’étaient écarquillés et sa bouche s’était ouverte sur une expression d’étonnement douloureuse :

- Je suis Myranda, je t’assure c’est moi ! 

- Tu mens, cria t-il, où est-elle ?

- C’est moi ! Tu me reconnais pas ? Touche-moi ! Sens-moi ! Je suis Myranda !

Elle avait pris ses mains entre les siennes et l’avait obligée à toucher son visage, ce visage qu’il avait caressé mille fois avant, mais qui avait été remplacé par un leurre. Ça avait été ce contact qui lui avait véritablement fait perdre le contrôle. Il avait pensé à Myranda enfermée quelque part pendant que lui avait vécu heureux avec son double, sans se douter de rien. Il s’était senti comme le pire des traîtres, souillé et atrocement malheureux. Il s'était senti obligé de détruire cette chose, cet avatar monstrueux qui le faisait se sentir si coupable, si mal. Il avait alors pris le Katana ornant le dessus de la cheminée et l’avait éliminé. 

Il aurait pensé ne rien ressentir pour une machine mais alors qu’il revivait ce moment en revoyant son expression si humaine, si implorante, des larmes coulèrent de ses joues. Il se sentait piégé. Si Myranda l’avait abandonné alors ce robot, quelque part, l’avait vraiment aimé à sa manière et était innocent. Si le robot avait capturé Myranda pour prendre sa place alors il avait cru à la supercherie et il avait trompé la femme de sa vie. Il se mit à courir. Une petite pluie froide et fine lui cingla le visage se mêlant à ses larmes. Il n’avait qu’une hâte, c’était d’arriver chez le roboticien, savoir enfin la vérité. Les possibilités se déroulaient dans sa tête le flagellant d’un scénario à chaque fois pire que le précédent. Il arriva enfin chez l’homme. Il respira un grand coup et sécha son visage. Il fallait qu’il refoule un peu ses sentiments, qu’il soit capable de pensées et de discours cohérents.

 Il sonna au visiophone. Il attendit une minute au comble de la nervosité quand enfin un visage apparut. C’était celui d'un vieil homme joufflu à l’air bienveillant, tout le contraire du scientifique fou auquel il s’attendait. Cet homme-là pourrait figurer comme le gentil petit vieux avenant à qui il faut laisser sa place dans les posters du Magnémétro. Cette apparition le décontenança un instant et il bafouilla une explication sur un robot défectueux tout en montrant la carte. A son grand étonnement, le petit vieux, en voyant la carte, se montra très inquiet et lui dit de monter immédiatement. Le laboratoire dans lequel il pénétra lui fit penser à une version moderne du laboratoire de Frankenstein. Il y avait des membres dispersés un peu partout, une étagère était couverte d’yeux qui le suivaient du regard. Il y avait plusieurs cuves de conditionnement avec des êtres humanoïdes incomplets. Il fut frappé par la beauté de l’un d’entre eux. Il s'agissait d'une femme. Il avait beau lui manquer un bras et une jambe que des petites machines semblaient d’ailleurs en train de construire, il y avait une telle douceur et une telle bienveillance dans ses traits endormis. Le docteur Shfloner interrompit sa contemplation et prit la parole l’air véritablement en souci :

- Alors lequel de mes petits est malade ?

Geralt ne sut comment lui répondre. Cet homme voyait clairement les robots comme des égaux et lui annoncer qu’il avait coupé en deux une de ses protégées n’était sûrement pas la meilleure façon de commencer cette conversation. Lui dire qu’une de ses satanées machines avait enlevé son aimée et avait pris sa place n’était peut-être pas très sage non plus. Il finit par répondre d’un ton hésitant.

- C’est Myranda, elle a des pertes de mémoire de plus en plus fréquentes. Je lui ai dit de venir vous voir mais elle me dit que ce n’est pas la peine et qu’elle est tout à fait capable de régler le problème elle-même. 

Cette réponse sembla profondément déstabiliser le savant qui réfléchit un moment en regardant ses pieds et en agitant ses mains. Il finit par relever la tête et le regarder les yeux emplis de joie et de reconnaissance :

- Elle vous a donc dit la vérité ? Vous l’avez acceptée pour ce qu’elle est ! Mais c’est merveilleux ! Oh mon petit bébé ! Elle a enfin été acceptée !

Shfloner sautilla jusqu’à Geralt et l’enlaça. Il le serra si fort que c’en était presque douloureux. Geralt, plus que confus, le repoussa gentiment, lui lança un regard d’incompréhension totale et reprit hésitant :

- Euh, oui, je sais qu’elle remplace Myranda et même si j’ai eu du mal au début j’ai fini par l’accepter… C’est si rare que ça, que des personnes acceptent des robots de remplacement ?

Shfloner le regarda intrigué en se passant la main dans ses cheveux grisonnants :

- Robot de remplacement ? Quoi ? De quoi vous parlez ?

Geralt n’y comprenait plus rien. Ce vieux fou était sûrement en train de lui raconter n’importe quoi pour le perdre et qu’il ne retrouve pas la femme qu’il aimait. Il était sûrement un de ces activistes pro-robot, c’était sans doute le complice du robot Myranda. Toute sa rage ressortit et il cria sur le pauvre petit vieux qui se replia sur lui-même, terrorisé :

- Qu’est-ce que vous avez fait de la vraie Myranda ? N’essayez pas de m’embrouiller ! Je sais la vérité, j’ai menti, je l’ai tué votre machine ! Je lui ai coupé la tête quand j’ai vu qu’elle me mentait encore ! Qu’elle faisait semblant d’être Myranda ! Elle lui a volé son identité ! Pourquoi ? Où est la vraie Myranda ?

A la fin de son discours Geralt s’aperçut qu’il était en train d’étrangler le vieux en même temps qu’il parlait. Il relâcha aussitôt la pression sur la gorge de Shfloner et recula, effrayé par lui-même. Le vieil homme toussa et se releva doucement. Il s’assit sur une chaise et regarda Geralt avec peine :

- Vous ne vous êtes jamais demandé pourquoi Myranda ne vous a jamais présenté sa famille ? Ou pourquoi elle n’a pas de photos d’enfance ?

Geralt ne releva pas les yeux et répondit en un souffle, honteux d’avoir perdu le contrôle:

- Ils sont tous morts dans un incendie quand elle était jeune, même chose pour les photos. Mais pourquoi vous me parlez de ça ? Quel est le rapport avec votre créature et son mensonge ? 

Son cerveau fusait, avait-elle de la famille cachée ? Peut-être que les membres de sa famille étaient des criminels et qu’elle avait dû se cacher pour se protéger et le protéger ? Le vieil homme le regarda l’air épuisé, et finit par lui dire en secouant la tête :

- Myranda n’a pas de modèle humain ! Ce n’est pas une réplique ! Elle est unique et est sa propre personne. Je sais que c’est illégal mais j’ai eu envie d’essayer…

Il marqua une longue pause et reprit avec de la passion dans sa voix :

- Et je suis fière d’elle ! Elle était plus humaine que la plupart des humains que je connais ! C’était une belle personne, tendre, aimante et innocente. Et même si vous ne la méritiez pas,  elle vous aimait de tout son cœur ! Ma pauvre petite, je lui avais dit de rester avec moi ! 

Un long silence s’ensuivit. Geralt comprit enfin tout, et ne sut pas que ressentir. Il aimait toujours Myranda et il comprenait son mensonge,. Il était plutôt anti-robot et, si elle avait voulu à un moment lui parler, elle avait dû vite changer d’avis en écoutant certains de ses discours. En même temps il lui en voulait et la détestait pour ce qu’elle l’avait poussé à faire, mais c’était le dégoût de lui-même qui prévalait. Il avait tué sa Myranda. Robot ou pas c’était celle avec qui il avait vécu tous ces moments merveilleux. Étrangement il se sentit aussi rassuré de savoir que tout avait été vrai, que son histoire, bien que vécue avec un robot, avait été partagée avec une seule et même personne. Il était aussi soulagé de savoir qu’elle l’avait aimé jusqu’au bout. Elle n’était pas partie, elle ne l’avait pas quitté. C’est lui qui l’avait trahie ! Mais c’était un robot quand même ! Comment aurait-il pu se douter ! Les robots humanoïdes étaient tous des répliques. Faire un robot pur était interdit.

Il finit par parler, par laisser le flux de ses pensées sortir, crevant l’abcès en racontant au docteur ce qu’il avait cru, ce qu’il avait fait et à quel point il se détestait pour cela. Shfloner l’écouta en silence, le visage fermé. Enfin, alors que Geralt parlait en hoquetant, une question surgit en lui et prit toute la place, repoussant le sombre désespoir qui  noyait son esprit. Il la posa immédiatement presque désespéré :

- Vous pouvez la réparer ?

Le docteur le regarda, l’air de peser le pour et le contre, d’évaluer l’homme qu’il avait en face de lui. Geralt était au sol, les deux mains décoiffant ses cheveux humides, le visage trempé de larmes et de mucus. Mais Shfloner s’attacha au désespoir dans ses yeux. Il réfléchit et réalisa que tout ce que Geralt avait fait l'avait été par amour pour Myranda. Mais tout de même, Geralt avait fait été si violent, est-ce qu’il la méritait ? Il hésita, pensa à prétendre que non, il ne pouvait rien faire, la réparer en cachette et la laisser vivre une nouvelle existence secrète. Laisser ce misérable vivre en croyant qu’il avait pris la vie de l'être qu’il estimait le plus. Il finit par repousser cette idée, il décida que Geralt  ne méritait pas ça. Après tout il avait aimé sa petite Myranda. Il lui devait la vérité :

- Oui, si la tête est intacte je peux la réparer mais je ne suis pas sûre qu’elle veuille de vous après ce qui s’est passé. Son système est impossible à modifier et, même si je voulais lui faire oublier l’horreur que vous lui avez imposée, je ne pourrais pas. Je l’ai créée ainsi afin que personne ne puisse la reprogrammer et la changer. Elle se rappellera de tout. 

Géralt, malgré tous ses doutes et toute sa rancœur envers lui-même, sourit ; elle allait vivre, sa Myranda allait vivre ! Mais comment allait-il se faire pardonner ? Que peut-on donner ou faire pour se faire pardonner une telle horreur ? Il l’avait tuée tout de même ! 

Il revint en arrière et pensa à tout ce qu’elle avait fait pour lui, pour qu’il ne se doute pas de ce qu’elle était. Par exemple, les robots ne vieillissaient pas à moins de le vouloir. Elle avait sans doute demandé à Shfloner d’opérer des modifications infimes pour qu’elle semble vieillir et qu’il ne se doute de rien. Il s’aperçut qu’il avait limité Myranda en l’obligeant à adopter les faiblesses humaines alors qu’elle pouvait être tellement plus. Il se sentit petit et stupide. Il resta un moment en silence à ressasser son malheur quand, soudain il eut une idée. Il regarda le docteur, une lueur étrange dans les yeux :

- Ce serait possible de transférer mes souvenirs dans un corps de robot identique au mien ?

- Oui c’est assez facile, répondit le docteur inquiet. C’est ce qu’on fait pour les répliques. Mais pourquoi ?

- Et bien si je laisse mon corps humain derrière pour elle, alors elle me pardonnera peut-être et si elle ne le fait pas, alors j’aurais l’éternité pour me racheter et tenter de regagner son cœur, conclut Geralt avec détermination. 

 

FIN

 

 

Sketchs

Sketch 11 : Conspiration

 

Un homme entre en regardant de tous les côtés comme s'il avait peur que quelqu’un le suive. Mis à part son attitude, il est d’aspect normal. Dans le bar il n’y a qu’un client lisant un livre tranquillement. Cet homme a une écharpe autour du cou. L’homme qui vient d’entrer s’approche de l’homme assis.

 

Homme 1 – Excusez-moi ? Vous êtes étranger ?

 

Homme 2 – Non, pas spécialement, enfin, mon père est italien donc je suis pas sûr si on considère ça comme étranger…

 

Homme 1 – Non, mais ça va, vous avez pas l’air étranger, c’est ça qui compte.

 

 L’homme 1 s’assoit à côté de l’homme 2.

 

Homme 2 – L’air étranger ? D’accord...

 

Homme 1 – Non, parce qu’il faut que vous sachiez. Ils sont partout maintenant !

 

Homme 2 – Il y a eu des étrangers partout depuis la nuit des temps et alors ? Vous êtes raciste c’est ça ?

 

Homme 1 – Ah, non, non ! Je suis pas raciste ! J’aime la race humaine ! Vous comprenez pas, je parle de …(Il baisse le ton) des vrais étrangers, de gens qui viennent de vraiment très loin.

 

Homme 2 – Genre des Aliens ? C’est ça ?

 

Homme 1 – Chuuuut, vous allez attirer leur attention. Vous avez un portable ?

 

Homme 2 – Et bien, aussi étonnant que cela puisse paraître à notre époque, non. Pourquoi ?

(Pour lui-même) Je sens que je vais regretter ma question.

 

Homme 1 – En fait c’est grâce à ça qu’ils nous contrôlent, c’est la phonie. Ils nous contrôlent grâce à la phonie ! Ils parasitent lentement notre cerveau, et nous envoient des ondes pour nous brouiller, nous cacher la vérité.

 

Homme 2 – Et c’est quoi la vérité ?

 

Homme 1 – C’est qu’ils sont partout ! Ca fait quatre ans que je les observe, que je les vois ! Ils sont en train de nous domestiquer avec les médicaments et les ondes ! Nos cerveaux, c’est de la bouillie.  On est leurs esclaves ! Mais pas vous, parce que vous avez pas de portable.

 

Homme 2 – Et oui ! Je suis un homme parfaitement affranchi du contrôle extraterrestre. Dommage que je puisse pas dire la même chose à propos de ma femme et de mon patron….

 

Homme 1 – Et la police ! Elle est au courant ! J’étais à Lyon l'autre fois. J’étais dans le train et j’avais baissé ma garde. Et là j’ai vu un point rouge sur mon front. J’ai su que c’était eux. Je me suis jeté par terre juste à temps et la vitre a éclaté.

 

Homme 2 – Non, mais quoi ? C’est pas possible on en aurait entendu parler quand même ?

 

Homme 1 – Mais les médias c’est eux, ils contrôlent absolument tout ! Avant j’avais quand même un téléphone, un tout simple, pas trop dangereux en terme de phonie.

 

Homme 2 – Moi qui croyais avoir enfin rencontré quelqu’un de sain ayant échappé aux Aliens. Je suis déçu.

 

Homme 1 – Oui, j’ai été faible moi aussi. Un jour j’ai posé mon téléphone sur le bord d’une poubelle et je me suis caché pour voir ce qu’ils allaient faire.

 

Homme 2 – Laissez-moi deviner ? Un homme s’est approché, a déroulé une petite trompe incarnée dans son cou et a recueilli le nectar du téléphone par celle-ci, c’est ça ?

 

Homme 1 – Vous avez des idées bizarres vous ! Non pas du tout. Il s’est approché et a voulu le prendre. Je me suis immédiatement relevé et il a déguerpi terrorisé !

 

Homme 2 – Vous avez raison. Essayer de prendre un téléphone abandonné sur une poubelle, il n’y a pas de doute s’en était un !

 

Homme 1 – Ah vous voyez ! Et le pire c’était mon chien !

 

Homme 2 – Quoi ? même les chiens ?

 

Homme 1 – Un beau labrador, je l’avais acheté tout petit. Je me vois encore aller au marché acheter une belle couverture rouge pour son panier. Et puis il a commencé à me suivre partout !

 

Homme 2 – C’est en effet anormal pour un chien.

 

Homme 1 – Non mais ça, ça passe encore. Le pire c’est les photos et les vidéos!

 

Homme 2 – Il savait pas bien poser sur les photos ? Il faisait toujours la gueule ? Rah les chiens pour gâcher les photos, il y a pas pire !

 

Homme 1 – Non ! pas ça ! C’est que des gens ont commencé à me montrer des photos de moi sur facebook, des vidéos youtubes, des trucs que seulement mon chien avait vu ! Comment vous expliquez ça ?

 

Homme 2 – Rah les chiens et les smartphones ! Pire que des ados.

 

Homme 1 – Enfin voilà, je voulais que vous sachiez. Ce sera bientôt trop tard Je crois que je vais partir, j’ai l’impression d’être observé. Des fois j’ai l’impression d’être sur une scène de théâtre et que des dizaines d’yeux me regardent.

 

Homme 2 – Et bien, merci de m’avoir mis en garde ! Bonne chance !

 

L’homme 2 s’en va. L’homme 1 se lève, vérifie qu’il est bien parti et pousse un soupir de soulagement. Il attend ensuite que le barman aille dans la réserve. Enfin il se lève et regarde le public.

 

Homme 2 – Alors les gars ! Bravo ! Je vous rappelle qu’on est sensés rester discrets tant qu’on n'a pas le feu vert pour l’invasion! On entend des jambes qui s’agitent, des murmures ! Heureusement qu’ils sont sévèrement shootés aux ondes et aux médicaments parce que si on devait compter seulement sur votre discrétion, ça ferait longtemps qu’on se serait pris tout l’arsenal nucléaire de la planète sur le poireau ! Vous vous rendez compte les ennuis que ce serait ? Et puis vous pensez pas aux copains infiltrés ! Vous êtes là, tranquilles sur vos petits fauteuils  à nous observer en toute sécurité. Pff, vous avez la vie facile !

Il secoue la tête d’un air désapprobateur et fait les cent pas sur le bord de la scène. Enfin il s’arrête et sourit l’air pensif.

 

Homme 2 – Enfin, il a eu au moins le mérite de prouver que j’avais raison sur un point : les chiens c’était une mauvaise idée ! Je vous l’avais bien dit en réunion que les chiens ça passerait pas ! Et je vous raconte pas la vie de ceux qui doivent s’incarner dedans ! Les humains ont même inventé une expression pour ça : Une vie de chien. Ils sont marrants des fois! Comment voulez-vous qu’avec un cerveau de canidé ils transmettent les échantillons photos et vidéos au bon endroit ? Forcément ça tombe sur facebook ou je ne sais où ! Bon, allez, foutez moi ce type à l’asile, qu’on n'en parle plus.

 

Voix dans le public – L’humain suspect a déjà été neutralisé et est en cours de déplacement en « hôpital psychiatrique ». Nous avions déjà tenté de l’éliminer dans un train en provenance de Lyon mais il nous avait échappé.

 

Homme 2 – Parfait ! Ce type, mine de rien, m’a fait un peu peur.

 

Il se lève et se dirige vers le portable du barman qui traîne sur le bar, il enlève son écharpe et de son cou sort une trompe type celle des papillons. Avec il sonde le portable. Une fois fini, elle s’enroule à nouveau et il se rassoit.

 

Homme 2 – Mieux vaut remettre une dose au barman, si jamais il a écouté ! Encore heureux quand même qu’il n’ait pas su pour la trompe !

 

 

FIN

 


Phéromones, drame en trois actes

Acte 1 

scène 1

 

Anetha, Althéa

Nous sommes dans un salon assez élégant en dépit de son style moderne et minimaliste. Il y a plusieurs gros ouvrages scientifiques sur la table basse.

 

Anetha : Et bien ce sera ta dernière leçon de biologie moléculaire. J’espère que tu feras honneur à ta mère et poursuivra mes recherches.

 

Althéa : Je ne sais pas mère.

 

Anetha : Encore ces stupides questionnements existentiels ?

Althéa : Et bien oui. Je suis peut-être naïve, mais je trouve que recourir aux phéromones pour contrôler nos inférieurs est un peu extrême.

 

Anetha : Pourtant tu connais l’histoire ! Tu sais comment c’était avant ? Le désordre, le chaos, l’agitation sociale, l’insurrection. Ces imbéciles des castes inférieures ont amené le monde au bord de la destruction. Nous n’avions plus le choix ! Aujourd’hui nous avons la paix mondiale, chacun sait quel est sa place et s’en contente.

 

Althéa : Ils s’en contentent parce qu’ils n’ont pas le choix ! Ils triment jour et nuit pour nous et si jamais ils en ont marre, on pulvérise un peu de phéromones et ils deviennent des toutous obéissant.

 

Anetha : Et bien oui, c’est presque parfait. Enfin certain ont encore un peu trop de rébellion dans les veines à mon goût, comme ce bon à rien d’Arlequin.  Toujours en train d’essayer de contourner les règles. Heureusement, la science avance et bientôt nous aurons des phéromones encore plus puissantes et notre contrôle sera vraiment total.

 

Althéa : Mais peut-être que faute de faire d’eux nos égaux nous pourrions au moins leur expliquer que leur soumission est nécessaire à leur bien-être. Ils ne sont pas stupides, ils pourraient très bien comprendre que la liberté n’a jusqu’à maintenant engendré que la violence et la mort de leurs semblables.

 

Anetha : Tu me fatigue avec tes histoires. On a tenté de le faire, on avait mis en place un système scolaire bien huilé où on leur expliquait dès tout petit quel était leur place et leur destin. On avait presque réussi, une bonne partie se conduisait correctement, sans faire de vagues, travaillait chaque matin et chaque soir pour nous, sans même le savoir.

 

Althéa : Oui, oui je sais, et après il y a eu la révolution mondiale, tout est partie en fumée. Ils ont gagné, pris le contrôle et ont fini par tous se battre entre eux. Heureusement, le grand Morton, cet « immense » et « glorieux » visionnaire, avait vu la catastrophe venir. Dans sa grande sagesse, il avait ajouté dans les composants des vaccins obligatoires, des hormones faisant gonfler l’organe de Jacobson. Bien sûr, toutes les personnes importante avaient été prévenus d’éviter les vaccins et c’est ainsi qu’il a donné naissance à ce monde fantastique ou 10% de la population contrôlent les autres 90% avec du parfum.

 

Anetha : Je me rappelle encore, nous étions calfeutrés dans notre bunker, terrorisés par le danger qui rôdait dehors, quand nous avons reçu un paquet envoyé par le réseau. Au début nous n’avons pas compris, et il y a eu le discours. Morton a annoncé à toute la population que la rébellion allait se finir et que tout allait rentrer dans l’ordre. Dans la vidéo, il montrait comment utiliser les pulvérisateurs. Lorsque nous avons vu comme les soumis s’agenouillaient et se calmaient immédiatement sous l’effet du parfum nous avons compris qu’une nouvelle aire de bonheur et de paix avait commencé.

 

Althéa : Une aire de bonheur pour nous, mais pour eux ? La situation était certes instable, mais tous les grands changements passent par-là. J’ai lu certains écrits de l’époque, vous ne  pouvez pas nier qu’il y avait de très belles idées, des mondes d’égalité et de collaboration, des systèmes qui remettaient tout à plat.

 

Anetha : Foutaises, ça n’aurait jamais fonctionné. L’être humain est profondément égoïste et individualiste. Tu sais bien que tous les systèmes de ce type ont échoué. Arrête de rêver et rend-toi à l’évidence, nous vivons dans un monde formidable pour la caste dominante et toi, tu es né du bon côté.

 

Althéa : Mouai, je sais pas.

 

Anetha : Et puis tu sais, les soumis aussi sont satisfaits de la situation. Alfred, par exemple, c’est lui qui est venu à nous et nous a demandé d’entrer à notre service. Je me rappelle encore de son expression suppliante. Il nous a implorés en disant qu’il n’était pas capable de vivre dans un monde sans repère, sans ordre. C’est d’ailleurs presque plus la vidéo diffusée par Morton que son invention qui a permis de mater la rébellion. Une grande partie des inférieurs sont accourus à nous quand ils ont entendu la nouvelle. Ils étaient bien trop terrifiés et n’avaient qu’une seule hâte : celle de retrouver le confort de leur petite cage.

 

Althéa : Ce n’est pas parce que certaines personnes recherchent la simplicité à tout prix que c’est le cas de tous. Arlequin, par exemple, il a eu le choix peut-être ?

 

Anetha : Tu sais, peu de famille acceptent les serviteurs de sept ans ! Nous avons été bien braves de le recueillir.

 

Althéa : Obliger des enfants de sept ans à faire nos quatre volontés, tu as raison nous sommes des bienfaiteurs !

 

Anetha : Tu sais l’institut de service où ils vivent dès leur deux ans est très exigeant, la plupart sont très content de trouver une famille à servir plutôt que de rester vivre là-bas. Tu demanderas à Pamela ! Elle y est resté jusqu’à ses quinze ans, elle, et bien elle te dira à quel point elle était ravi de venir servir ici ! 

 

Althéa : C’est pas parce qu’il y a pire que leur condition en devient merveilleuse.

 

Anetha : Il y a toujours mieux aussi et puis comme tous les inférieurs ils comprennent que c’est pour leur bien. Ils n’ont pas notre indépendance d’esprit et notre ambition.

 

Althéa : Ah oui bien sûr ! Regarde père, il fait partie de la caste dominante, et pourtant il n’aspire à rien de spécial. 

 

Anetha : Nous avons déjà eu cette conversation des milliers de fois. Oui, ton père est un cas désespéré, tu as raison, il est faible comme tous ceux de son sexe. Il y a un tri à faire même chez les dominants, j’y travaille d’ailleurs. A quelle heure arrive ton très cher fiancé ?

 

Althéa : Dans une heure.

 

Anetha : tu ne t’es toujours pas faite à l’idée de te marier dans un mois, j’ai l’impression.

 

Althéa : Non et je ne m’y ferais pas !

 

Anetha : Ne fais pas tant de manière, Apollon à tout pour plaire. Moi j’ai eu le droit à ton père je te rappelle !

 

Althéa : Bien sûr, toi tu t’en frottes les mains. Grâce à mon mariage arrangé, tu vas enfin avoir la mainmise sur Pharmaco, la dernière société qui échappe à ton empire pharmacologique.

 

Anetha : Ahah ! Oui ma fille, notre empire pharmacologique. Nous allons être les dignes héritières du grand Morton et nous allons achever son œuvre, en rendant ce monde véritablement parfait.

 

Althéa : Tu parles, avancer encore d’un cran vers la folie. J’ai du mal à voir la perfection dans tout ça.

 

Anetha : Ne dit pas de bêtises, vivement que j’arrive à arranger ce problème de crise d’adolescence. C’est épuisant. Sinon pour en revenir à ton fiancé. C’est un bon parti, j’ai appris qu’il a déjà un appétit féroce pour toutes sortes de perversion, tu pourras le manipuler facilement.

 

Althéa : Avec toi, tout tourne toujours autour de la manipulation. N’as-tu donc jamais eu de relation sincère ?

 

Anetha : Ahahaha, oh non tu ne vas pas verser dans cette illusion que nos parents appelaient l’amour. On a prouvé depuis longtemps que tout cela n’était qu’une question de phéromones.

Althéa : Tout ne se résume pas à ça ! L’amour existe, enfin pas dans ton cœur bien sûr. Mais il est là, il secoue mon âme du matin au soir. Ma compassion me réveille la nuit. Mère, les cris et les pleurs de ceux que nous avons sauvagement détruits peuplent mes cauchemars. Je ne peux pas supporter le sort que nous avons réservé aux insoumis.

 

Anetha : Normalement, ce ne sont pas ce type de cris qui agitent le sommeil d’une fille de ton âge.  Mais plus sérieusement, ma fille, tu souilles mes oreilles de tes discours indécents, n’évoque plus jamais ce sujet devant moi ou je risque d’expérimenter mes régulateurs d’hormones sur toi bien avant qu’ils ne soient au point. Et puis tu oublies que les insoumis étaient des êtres sauvages et incontrôlables, tôt ou tard ils se seraient tués entre eux.

 

Althéa : Mais mon cœur est pris sous une telle tempête de douleur pour ces innocents, et tout mon être se révulse de dégoût envers ceux de notre espèce qui les ont massacré. Maudit soit Apollon et  Pharmaco.

 

Anetha : Tu vis dans un rêve, tu devrais les admirer ils ont sauvé ta peau de petite supérieure. Leur eau, toxique seulement pour ceux qui n’avaient pas été vacciné, nous a rendu un fier service. J’aimerais bien te voir vivre à la merci des inférieurs. Tu crois peut-être que s’ils nous avaient capturés lors de l’insurrection, il nous aurait fait quoi, privé de dessert? Et ce n’est pas de l’amour que tu éprouves, l’amour te brûlera vive et te laissera en cendre, fuis l’amour, crois-moi. Tu n’éprouves que des ombres de sentiments inspirés de tes lectures de l’aire pré-Mortonienne. Ouvre les yeux ! Tu es une dominante, demain tu liras un autre livre et aussi facilement que tu changes de robe tu t’habilleras d’autres sentiments. Tu es aussi vide d’amour que nous tous, arrête de jouer avec cette illusion et grandis. Le seul sentiment que tu devrais éprouver c’est la gratitude, tu vis dans ton petit confort et tu ne sais que critiquer ceux qui te l’ont fourni.

 

Althéa : Tu mens, mes sentiments sont vrais, tu mens.

 

Anetha : Peu importe ça passera et si ça ne passe pas je trouvais bien assez tôt le moyen de faire que ça passe. Allez-viens, faisons en sorte que tu sois présentable face à ton futur mari.

 

Psychéphage, petit roman pour les gens sages

CHAPITRE I

Là où tout commence

 

J'écris car il faut que quelqu'un sache. Il faut que pour une fois la vérité éclate aussi atroce et difficile à accepter soit-elle. Je dois éviter à d'autre la naïveté et l'innocence qui ont obscurci ma vision et on faillit tous nous mener à un désastre sans nom. J'étais comme vous je mettais de la distance entre mes petites actions et les plus grands événements secouant la planète. J'attribuais les guerres interminables à l'obscurantisme, la stupidité et l'avarice de quelques-uns. Je ne pensais pas vraiment avoir de l'influence sur ces rouages infiniment complexes, manœuvrés par les puissants de ce monde. Et pourtant comme vous tous je fais partie de ces rouages j'aide chaque jour à les pousser. Les riches et puissants certes nous donnent les partitions et battent la mesure mais nous avons toujours le choix, si ténue et difficile soit-il. Ce que je m’apprête à relater ici c'est l'histoire d'une transformation, d'un passage de la passivité à l'action. Tout ce qui va suivre peut paraître incroyable, fantastique, voire impossible et pourtant tout est vrai. Cette histoire commence par un jour pas si différent des autres où comme à mon habitude je me promenais dans le parc Micaud en quête d'une âme à chasser.

      Un petit enfant tout nu marchait dans le parc. Il était couvert de vermicelles rouges et noirs clignotants. Ces étranges vermicelles se déplaçaient lentement sur son corps dans des dandinements obscènes tels des serpents colorés et surnaturels. Il marchait tout droit, le regard fixe, hagard. 

Les gens passaient autour de lui sans le voir, j'étais la seule à être consciente de cette abomination. Il traversait la foule sans que les gens ne remarquent rien. Il les frôlait sans qu'ils n'esquissent le moindre geste. 

Au début, quand je les voyais, je criai, je devenais folle, j'appelai au secours. Mais plus maintenant: 18 ans à Psychéphage avaient fait de moi une autre femme. Désormais je préférais généralement les ignorer. Mais pas celui-ci. Il présentait clairement les signes de l'union contre nature de deux Thumos, les pires de tous. Et j'avais besoin d'un peu d'exercice et de me défouler un bon coup.  Mon histoire avec Romain commençait à vraiment me taper sur les nerfs. Il était tellement tendre et attentionné envers moi,  la situation me glissait entre les doigts, il fallait que je termine cette relation avant que ça n'aille trop loin. Je ne pouvais pas permettre à un aveugle (comme on les appelait entre nous) de devenir trop proche malgré ce qu'en disait Néria. Mais bon Néria était une aveugle elle aussi et ignorait tout de ma réelle activité.

Enfin, la journée commençait bien, je repliai mon journal et suivi l'âme anormale. Le double Thumos ne fit bien entendu pas attention à moi. Il se dirigeait de son pas traînant vers un petit bosquet d'arbres. La journée s'annonçait décidément excellente. Normalement je devais attendre un signalement pour chasser. On me donnait un dossier avec les endroits où l'âme avait était repérée et les dangers auxquels je pouvais être confrontée en me battant contre elle. Mais l'occasion était trop belle et un peu d'argent en plus ne me ferait décidément pas de mal, ces bêtes-là valait un bon prix. Et ce ne serait pas la première fois que je chasserai sans ordres, j'écoperai certes d'une belle remontrance et d'un avertissement, mais la récompense serait la même. Je tendis ma main vers mon sac à main dans lequel mon arme était rangée, l'excitation du combat monta en moi, cela faisait longtemps que je n'avais pas eu une telle proie. Dernièrement tous mes ordres de mission étaient pour des doubles épithumias dont la capture était aussi simple que l'action de cueillir une pomme bien mûre. Je vérifiai rapidement que personne ne faisait attention à moi, il est bien rare que les gens s'affolent pour quelque chose qu'ils ne peuvent pas croire mais l'on ne sait jamais. A l'abri des arbres, j'assemblai mon arme sans perdre de vue ma proie. Je vissai tout d'abord les différentes parties du manche d'ébène dont j'appréciai la douce chaleur entre mes doigts. Je sortis ensuite la lame finement affûtée de son étui et l'insérai délicatement dans le manche jusqu'à entendre le clic familier. Je m'arrêtai un instant pour contempler cette arme que je connaissais si bien, admirant sa lame de diamant étincelante et fatale, brillant sous le soleil printanier. En la regardant des rires résonnèrent à mon esprit. Le choix de mon arme m’avait valu le jour de sa présentation bien des railleries et des sobriquets peu reluisants. Je les entends encore aujourd’hui me lancer leur « Et Fofo ! Elle est où la cape noire et le masque de squelette qui vont avec ? » Ou encore « Tu vas faire quoi avec ça, poser pour un tableau ? Couper du blé ? ». Je les avais tous ignorés et j'’étais rentrée dans l’arène la tête haute me concentrant sur le combat qui m’attendait plutôt que sur cette bande d’imbéciles. J’avais aperçu Napat dont le sourire m’avait redonné du courage. La porte s’était fermée derrière moi dans un claquement sec et métallique. Je m’étais aussitôt mise en garde tentant de faire abstraction des rires et des sobriquets scandés par l’assemblée « La faucheuse ! La faucheuse ! la faucheuse ». Et puis enfin l’âme avait été libérée, un gigantesque double thumos ressemblant à un géant préhistorique m’avait fait face. J’avais alors oublié le monde extérieur et mon entraînement avait pris le relaie. J’avais bondi sur ma proie et je l’avais tranchée en deux coups de faux, il n’avait même pas eu le temps d’esquisser ne serait-ce qu’un geste pour se défendre. Le silence s’était fait dans l’assemblée. J’étais ressortie de l’arène en savourant les regards ébahis des autres étudiants. Jamais plus après ce jour l’on m’avait fait de remarques sur mon arme. Rares avaient été les étudiants capable de se défendre aussi bien, l'allonge de leurs armes était en général trop courte les laissant beaucoup trop vulnérables. Je revoyais encore Napat avec son magnifique Kriss. La lame sinueuse et délicatement ouvragée de ce poignard oriental n'avait pu tenir longtemps l'âme à distance et il s'était fait de plus en plus déborder. Le Thumos s’était montré fou de rage et s’était déformé de plus en plus. Ses bras s'étaient allongés en longues tentacules qui avaient assaillis Napat sans trêve. Il avait tranché et tranché encore mais le Thumos ne lui avait laissé aucun répit, et ses bras avaient repoussé aussitôt. Napat avait tenté en vain de se rapprocher pour atteindre le corps de l'âme déchaînée, mais l'âme s’était débattue de toutes ses forces et ses membres avaient repoussé de plus en plus rapidement. Napat, s'était retrouvé acculé et endolori par la proximité de l’âme, il s'était fendu dans une manœuvre désespérée, mais la pointe de son kriss n'avait fait qu'effleurer la poitrine couturée du Thumos qui était alors devenu fou de douleur et de rage. Son cri suraigu nous avait percé les oreilles, son visage c'était crispé en une expression monstrueuse de colère pure et quatre tentacules acérées avaient jailli de son torse et plongé à pleine vitesse vers Napat. C'est alors que Béatrice était intervenue, d'un bond elle s'était projetée dans le dos de l'âme, elle avait alors brandi son katana et tranché l'âme en deux. Sans rien dire elle avait ouvert sa paume gauche, fermé les yeux et absorbé l'âme. Elle s'était alors tournée vers Napat le regardant d'un air écœuré, son visage affichant le plus profond mépris, rien au monde ne la dégoûtait plus que la faiblesse et la stupidité. Elle lui avait crié que personne à son niveau ne pouvait prétendre battre un Thumos avec une lame aussi courte et qu'il fallait vraiment être un irrécupérable crétin pour prendre un risque pareil. Le pauvre était devenu rouge pivoine et avait eu du mal à retenir ses larmes. Béatrice était plus tard revenue sur son jugement et Napat lui avait démontré qu'il ne fallait pas prendre à la légère une arme ancestrale marquée par un savoir-faire chamanique que même psychéphage ne possédait pas. Ah Napat, une vague de tristesse m'envahit à son souvenir. Il me manquait tellement ! Je repoussais les larmes et tous les souvenirs qui s'affolaient dans ma tête, ce n'était pas le moment de ressasser le passé.

Ma faux était maintenant montée et prête à découper de l'ectoplasme. Le double Thumos se tenait à une quinzaine de mètres de moi, avançant doucement de son pas nonchalant et aérien. Le tout était de ne pas me faire remarquer. 

Je m'approchai à pas de loup cherchant le couvert des arbres, la créature ralentit. J'aurai préféré avoir l'effet de surprise de mon côté mais, tant pis, cela ferait bien l'affaire. Le Thumos m'avait définitivement repéré. Il se tourna, ses pupilles se braquèrent droit sur moi avec un scintillement mauvais. Sa bouche forma un rictus cruel qui n'avait rien d'enfantin. Je me mis en position de combat. Il semblait savoir qui j'étais, ceci m'inquiéta. D'habitude les âmes me regardait avec incrédulité, terreur parfois convoitise mais pas celle là. Le bois de ma faux dans mes mains me rassura cependant: qu'il sache ou non il ferait les frais de ma lame aiguisée. Il se jeta soudain sur moi, me fixant toujours de ses orbites sans fonds, me prenant presque au dépourvu. Je contrai de toutes mes forces. Il heurta ma faux avec une telle puissance que mes talons reculèrent sur la terre humide. « Merde, il y va fort lui, m'exclamais-je intérieurement, pire pour lui ». La furie du combat commençait à me faire sérieusement chauffer les tempes. La douce sensation d'adrénaline m'envahit. Je poussai un cri de guerre, me reculai d'un pas vif, et jetai ma faux dans les entrailles de la saloperie. Pas moyen, il esquiva, me gratifiant même d'un petit rire diabolique. Je me concentrai, il fallait que je reste calme. Il chargea, je contrai, il recommença, moi aussi. Nous partîmes alors dans une danse qui ne m'offrait aucune ouverture, il me rendait coup sur coup, je ne pouvais que résister. Je cherchais à me dégager mais il ne me laissait vraiment aucun répit.  Je tentai alors une feinte qui était censé le déséquilibrer et m'offrir une ouverture. Au lieu de tomber dans le panneau il profita de l'ouverture pour lancer une tentacule dans ma direction que j'évitais de justesse en me reculant tout en manquant de tomber. J'étais maintenant acculé contre un arbre et il jouait avec moi un sourire mauvais aux lèvres, frôlant ma peau à chaque fois un peu plus. Mon esprit commençait à divaguer et ma lucidité à me quitter je n'avais vraiment pas envie de poursuivre cette lutte à l'intérieur de mon corps. Il fallait que je tente une autre stratégie. Je n'aimais pas communiquer avec ces saloperies mais il fallait vraiment que je me dégage de là et son irascibilité lié à sa nature pouvait peut être m'offrir une ouverture. De plus ses forces étaient infinies alors que les miennes étaient dangereusement limitées. Les Thumos ne peuvent pas raisonner, ils sont pures passion, ce qui a pour conséquences leur imprévisibilité et leur absence de langage parlé. Ils communiquent uniquement par émotions qu'ils projettent tout autour d'eux. La plupart des gens ne les ressentent pas ou que très faiblement pour moi c'était une agression mentale puissante et il était difficile de départager mes émotions des siennes. Je devais pourtant tenter ma chance, il gagnait du terrain, s'il me touchait j'étais vraiment mal. Malgré ma répugnance je me lançais, après tout j'étais entraînée pour ça et je ne me débrouillais pas si mal en projection mentale. J'envoyais tout d'abord des émotions amicales, pacifiques, puis de tristesse quant à l'avenir qui l'attendait en tant qu'humain. Si l'on traduisait on obtiendrait quelque chose comme:

« _ Hum on est vraiment obligé de se battre ? Tu sais, je suis là pour t'aider ! Tu ne veux pas devenir un humain un jour ? »

En vérité les double Thumos pouvaient s'incarner mais il devenait des psychopathes, des gens sans morale pour les limiter, des animaux humains. Je déconcertais souvent mes proies en leur faisant croire qu'ils ne pourraient pas du tout être incarnés et que j'étais la seule pouvant les aider, certains se rendaient même de leur propre chef après ça. Celui-là par compte ne réagit pas avec l'habituel regard incertain, au lieu de cela je vis de la rage pétiller dans ses yeux et le rythme de combat n'en fut en rien diminué. Il ne me restait plus qu'à tenter une stratégie différente, et si cela aussi échouait alors « alea jacta est ». Je jetai tout mon dégoût pour cette chose contre nature dans des émotions plus agressives et violentes traduisibles par :

« Tu n'es rien, tu ne deviendras jamais rien. Et oui mon gars tu t'es trompé : c'est pas le bon type d'âme! Tu aurais pas dû fusionner avec cet autre Thumos, tu m'entends ? Tu seras jamais incarné dans un corps. Tu resteras qu'un misérable ectoplasme. Tu t'es cru malin hein ? Tricher comme ça avec ton copain l'autre Thumos.»

Le corps de l'enfant tressaillit, les vermicelles qui parcouraient le corps de l'ectoplasme s'allumèrent d'une lueur rouge vive qui brillait comme de rage. Tout ça n'avait rien de bien prometteur mais au moins je tenais mon ouverture, je saisis l'opportunité au vol. Dans sa colère, la créature perdit sa régularité et pris son élan pour me frapper en pleine tête. Pour éviter ce coup dévastateur il me fallait contrer ! Alors que le poing se dirigeait à pleine vitesse vers ma poire, je me baissai pour lui mettre un bon coup de tranchant dans les pattes. Cette fois il réagit trop tard et s'effondra à mes pieds. Je plantai aussitôt ma faux dans son abdomen pour le maintenir au sol et pour l'empêcher de se régénérer. Il me regarda alors les yeux plein de haine (ce qui veut dire que je pouvais littéralement voir défiler dans ses pupilles ma mort successivement par noyade, par pendaison, écrasé sous un train, poussé d'une falaise et j'en passe):

« Je peux très bien m'incarner petite chasseuse d'âme !» hurla-t-il.

Je fus surpris qu'il parle. Cela ne pouvait dire qu'une chose je n'avais pas à faire à un simple double thumos mais à un double thumos avec un logistikon. Le logistikon est la partie de l'âme humaine la plus importante et la plus dangereuse. Ce type d'âme est normalement réservée aux chasseurs expérimentés, pas à une novice avec à peine 5 ans d'expérience comme moi. Ces âmes peuvent réfléchir, établir des plans et des stratégies. Il faut habituellement les traquer pendant des mois pour les trouver. Par chance psychéphage ne chassait pas les doubles logistikon qu'il considérait comme la seule double âme ne représentant pas de danger une fois incarnée. Par contre une âme tel que celle-ci valait cher,  à une âme de l'incarnation, à une âme de dénaturer le genre humain un peu plus. La lame en diamant de ma faux le consumait doucement comme de l'acide l'aurait fait sur un corps humain. L'âme continuait pourtant à me défier du regard sans ciller, cette âme avait définitivement quelque chose de louche. J'hésitai un moment. Il était fortement déconseillé de parler aux âmes: elles étaient une partie d'humain et savait parfois trouver les mots pour vous déstabiliser. Tant pis je pris le risque. En cinq ans de services je n'avais jamais vu un double thumos logistikon. J'étais habitué aux Thumos  qui ressemblaient plutôt à des enfants égarés et plein de rage. J'avais rencontré de bon télépathes mais je n'avais pas parlé à une âme depuis bien longtemps. Je le regardai alors droit dans les yeux  (ce qui n'est pas évident quand les yeux en question sont des trous dans un visage ou s'alternent d'étranges images) et repris sur un ton se voulant dédaigneux:

«-Tu ne peux pas vraiment te réincarner ou alors tu seras un être anormal, dysfonctionnel, une espèce de sale tordu quoi!

 Ah ouais? Et tu en sais quoi toi? Mensonge tout ça ! Ouvre les yeux ! Réfléchis, tu as déjà eu la preuve de ce que tu avances ? Je peux très bien devenir une personne normale !

 Je sais pas où tu as péché ces idées mais non, désolé. C'est pour ton bien que je fais ça pour le bien de l'humanité. Et puis j'en ai eu des preuves, tu peux pas t'imaginer la tonne de films, d'images, et de cours que j'ai eu sur les doubles âmes !

 Ah oui, Psychéphage hein ? Ils t'ont montré de jolies petites images et des petits films et toi tu les crois ? »

Comment diable en savait-il autant sur tant de chose. Il connaissait psychépahge ? Je devais me concentrer pour garder mon calme. Je ne répondrai même pas, c'était sans doute de la provocation pour que je baisse ma garde et qu'il se libère. Cela ne l'arrêta pas il reprit d'un air moqueur :

 Et Napat hein, il lui est arrivé quoi à Napat ? Ils t'ont raconté quoi les gentils psychéphages ? Qu'il était allé en vacance ?

Il partit alors d'un rire mauvais et suraigu, je vis danser dans ses yeux l'image vacillante de mon ami perdu, je ne comprenais pas : Comment diable savait-il pour Napat ? Pouvait-il pécher des informations dans mon esprit ? Était-ce juste une provocation pour que je relâche ma prise sur ma faux? Son rire noyait toute ma capacité de raisonnement en une vagues d'émotions imprécises et de souffrances. Toute la douleur liée à la disparition de Napat refit surface amplifiée par la proximité de l'âme. Je me sentis brûler toute entière, ma peau me piquait comme si elle était à vif. Je n'avais jamais subit une telle attaque mentale. Je commençai à regretter mon impétuosité et mon arrogance. Quelque chose ne tournait définitivement pas rond. Pourtant il était impossible qu'il puisse faire quoi que ce soit. ma faux était bien enfoncée en lui, et le diamant était supposé bloquer tous ses pouvoirs et ses mouvements. Tant pis je réfléchirai après. Mieux valait en finir immédiatement : j'ouvris la main et me concentrai. Il me fallait aspirer l'âme et l'emprisonner dans le diamant incarné dans ma paume.

Le dispositif reposait sur cette constatation: les seules choses matérielles qui affectent une âme sont le corps humain et le diamant. Une âme est attirée par le premier et repoussée par le dernier. C'est ainsi que Psychephage a mis au point la prison de diamant. C'est un procédé très dangereux mais le plus efficace à ce jour pour capturer une âme. Cette prison consiste en un diamant creux de forme sphérique inséré sous la peau de la main du chasseur d'âme. Ce diamant est très particulier, son intérieur est couvert de tissus humains et il a une porte que je peux contrôler par la pensée. Elle est en effet équipée d’électrodes reliées à mon système nerveux. 

Donc, théoriquement, il suffit d'affaiblir une âme, de l'absorber, de la pousser par la pensée dans la prison et de fermer la porte. Le seul problème étant que si l'on n'affaiblit pas assez l'âme, au lieu d'aller gentiment dans sa prison, elle peut se battre contre l'âme de l'hôte, voir même la détruire. Le Thumos-logistikon semblait rôti à point pour ma petite prison de diamant et n'aurait dû poser aucun problème, seulement, ce jour-là je n'étais pas tombé sur une âme comme les autres.

Alors que je m'approchais de l'âme terrassée son rire s'amplifia de plus en plus. Qu'est ce qui clochait? J'avais un mauvais pressentiment, j'hésitai un instant pour enfin me résoudre à la toucher. C'est seulement, alors que ma main l’effleurait, que je me rendis compte de ce qui n'allait pas: les vermicelles! Où diable étaient-ils passés? Trop tard je sentis l'âme entrer en moi, bousculant ma propre âme tentant de la fragmenter. Je ne la laissais pas faire, je n'en étais pas à ma première bataille interne, je fis le vide, oubliai mon corps. Je poussai l'âme de toutes mes forces dans le diamant. En temps normal, l'âme, affaiblie par le combat, se laissait porter presque sans problèmes. Celle-là s'accrochait bec et ongles (si l'on peut dire). J'en étais presque venu à bout quand je sentis comme un coup de poing gigantesque venant de l'extérieur, mon âme tressaillit, mes pensées se brouillèrent. Je devais pourtant garder le contrôle ou c'était la mort pour moi. Je me concentrai et tentai de saisir cet intrus tout en continuant de pousser le premier Thumos qui se débattait de plus belle. Il est dur d'imaginer un combat astral pour un non initié. Une âme n'a pas de contrainte de forme. Elle tend à adopter une forme humaine en souvenir de son existence précédente mais elle peut se transformer suivant son bon vouloir. Une fois absorbée dans un corps humain, l'âme incomplète est comme une bulle d'huile dans une grande bulle d'eau. La bulle d'eau dans le cas présent c'est moi, sauf qu'au lieu de devoir pousser une petite bulle d'huile inoffensive dans ma main comme j'en ai l'habitude, je devais en contrôler deux. Les deux thumos étaient toujours ensemble alors que le logistikon par un miracle sans nom avait réussi à se séparer des deux autres. Toutes les deux essayaient de s'étendre pour couper ma belle bulle d'eau en deux et, par-là, occasionner ma mort. Les deux âmes tiraient avec forces pour tenter de se réunir et de me découper. Je n'avais jamais vu ça. Je ne pouvais décidément pas continuer à pousser la première dans la prison, cette tache bien trop précise épuisait mes forces. Je sentis que mon corps cédait lui aussi à la pression que ces deux âmes appliquaient férocement sur me petite personne. Mais comment diable avaient-elles fait ça, je n'avais jamais entendu parler d'un truc pareil : les âmes unies ne sont normalement pas capable de se diviser. Ce n'était pas le moment de réfléchir. La pression s'accentua je me sentis vaciller de plus en plus. Je perdais doucement le contrôle et la raison. Les deux âmes étaient à un doigt de se toucher. Tant pis je devais tenter le tout pour le tout. Je rétractai mon âme, ce qui équivaut en terme de douleur à se planter une bonne douzaine de couteaux en plein cœur. J'ignorai la douleur. Je devais absolument réussir. Si je restais un millième de seconde trop longtemps dans cette forme, les deux autres pourraient en profiter pour prendre le dessus. Enfin, combattant la douleur sourde qui parcourait mon âme, je poussai de toutes mes forces heurtant les deux envahisseurs et les poussant de plein fouet à l'extérieur de mon corps. Si réduire et détendre son âme faisait très mal ce n'était rien en comparaison du choc subi au contact violent de l'âme contre les parois interne du corps. Je ne pus en supporter davantage alors que j'entendais un cri déchirant provenant sans doute de mes propres lèvres, je m'écroulai à terre, sombrant dans le coma.