Tango Charogne en pièce audio

Nous travaillons depuis le début de l'année sur Tango Charogne une pièce écrite par Bov, aka Annabelle Mathieu (Cardinale des Félés).

Nous sommes en train de l'enregistrer chez Étienne Racary pour en faire une mirifique pièce audio.



Tango Charogne présentation du Texte

Bonjour Bov que vous êtes trop belle et intelligente.

Marsoin, marsoin...

Alors, pouvez-vous nous présenter Tango Charogne ?

Et bien très chère moi-même...

Uhuhu ! (rire de demeurée)

Bah, en fait tu vois Tango Charogne c'est une pièce de théâtre qui présente un monde carrément chaotique. On ignore si c'est un passé alternatif ou notre futur, ce qui est certain c'est que c'est moche. Bref ! L'intrigue se déroule sur un continent qui se fait coloniser par deux puissants empires. Ces derniers se font la guerre pour avoir plus de territoire. Par conséquent, les indigènes qui étaient là bien avant eux, en plus d'avoir été presque décimés par la colonisation, en reçoivent encore plus plein la gueule.

Dans ce contexte géopolitique tendu, on suit deux histoires : celle d'Adam et Rosaline, tous deux de sang royal, dont les familles dirigent les empires (bref Roméo et Juliette version 432), ainsi que La Gamine, une indigène visiblement dernière survivante de sa tribu qui transporte sa mystérieuse valise, son flingue, ainsi que son âme profondément meurtrie.

Parle-nous de tes personnages...

Houlà ! ben y'en a trop. Mais, pour les romantiques, voici mon triangle amoureux préféré :

La Gamine est comme je l'ai dit plus tôt : une "sauvage". Je lui donne entre 13 et 16 ans. Elle est plutôt faible physiquement mais sait s'entourer de qui il faut pour survivre, et bien que ce ne soit pas trop relevé, elle est très intelligente. Elle commence l'aventure en se vengeant enfin de ses bourreaux. Elle se retrouve ainsi sans but dans les ruines de la guerre. Elle est telle une proie qui ferait chier du mieux qu'elle peut ses prédateurs en sachant bien qu'ils gagneront de toute façon.

Eluan est un bâtard d'une des familles impériales. C'est un capitaine d'armée habile au passé sanglant. Il est traumatisé par la guerre et cherche à se repentir en prenant La Gamine sous son aile, tout en essayant de retrouver son frère disparu : Adam. Il voue (trop) vite un sentiment d'amour/haine à La Gamine.

L'Eboueur est un personnage mystérieux qui ramasse des cadavres. Il noue avec notre protagoniste juvénile une relation de camaraderie tordue. Et, sinon, il chante souvent et mal.

Comment vous est venue l'idée de cette histoire ?

Bah... Euh, c'est une pièce que j'ai écrite en 2012 après mon BTS dans le tourisme. J'arrivais pas à dormir la nuit parce que comme cela arrive (très rarement), je me suis retrouvée plutôt larguée après mes études : je ne savais pas quoi faire. Du coup, le soir je ne dormais pas tellement j'angoissais. Du coup, je me suis mise à écrire un roman de science fiction. Du coup après j'devais donner un langage théâtral à l'un de mes personnages. Du coup, ben, j'ai lu le Cid de Corneille................................................ 

Et ?

RODRIGUE C'EST QU'UN **** *** DE **** ** **** *** ET CHIMÈNE C'EST QU'UNE ****...

Je crois que nous avons compris.

Cette pièce m'a profondément choquée. Je l'ai trouvée extrêmement malsaine. Un mec prêt un tuer le père de sa bien-aimée parce que son propre padre est juste prétentieux, une meuf prête à faire frotti-frotta avec le type qui a tué son papa parce que c'est tellement trop un homme d'honneur que le roi lui-même le trouve trop, trop, trop badass... Je suis de la vieille école : pour moi la vie se place au dessus de l'honneur, de la raison d'état, où que sais-je quelles autres fumisteries ! Puis, ici je n'ai pas supporté les figures d'autorité auxquelles se soumettaient les héros : des imbéciles qui ne doivent leur pouvoir qu'à leur statut et non à leur sagesse. 

J'ai eu vraiment envie d'inventer une machine à remonter dans le temps pour aller botter le cul de Corneille et ce peu importe que sa pièce soit un classique qui a révolutionné le théâtre français. J'allais lui botter le fion !

Mais hélas, je n'étais pas assez douée pour créer une machine à voyager dans le temps... Alors, du coup, ben comme tous les gens impuissants mais créatifs, j'ai lâchement écrit. J'ai parodié le fameux monologue de Don Diègue. Après j'ai imaginé qui aurait pu dire ça (en l’occurrence La Gamine) et dans quel contexte... ça a donné une histoire qui n'avait presque rien à voir avec le Cid. Puis j'ai pas pu m'arrêter d'écrire pendant deux mois. D’où une œuvre nerveuse empreinte de mes pulsions de haine et de mes peurs de l'époque, avec un zeste de mépris envers les gens de la haute.

Vous n'avez pas l'impression d'être un peu trop prétentieuse de défoncer comme ça un chef d’œuvre pour en écrire une croûte anonyme ?

Aucune œuvre d'art, aucun artiste n'est sacré. L'art appartient à tous. Ce n'est pas s'élever au-dessus des autres que de le pratiquer. En outre, Corneille est assez grand pour se remettre d'une pichenette (il doit d'autant plus être content qu'il a échappé de peu à mon habile coup de pied  !)

Quelles ont été vos autres sources d'inspiration ?

J'étais assez bédéphile à l'époque (maintenant je manque trop de tune pour l'être). Pour le style d'écriture, je me suis inspirée du travail d'Enki Bilal (que j'aimeu d'amour) sur Roem et Julia, où il passe n'importe quand du langage de Shakespeare à un autre parlé plus contemporain, voir vulgaire. Ainsi, j'ai pu me laisser aller d'un point de vue lyrique (pas poétique, mais lyrique), tout en superposant ci et là des phrases plus ordinaires et empreintes de l'humour actuel. J'ai aussi été très marquée par deux choses : un mois avant j'avais lu Devilman de Go Narai, un classique du manga avec des dessins abomifreux mais puissants ; et surtout j'ai vu un documentaire sur des orphelins obligés de se prostituer dans des gares pour y dormir. Ils vivaient (et vivent pour beaucoup toujours) dans un pays surpeuplé et pauvre (le Bangladesh, il me semble), ils brûlaient aussi du plastique pour le sniffer et tenir le coup. Des associations étaient là pour les aider, leur donner des cours, mais n'avaient pas les locaux pour les faire dormir ailleurs...

Bref, lorsque l'on prend le temps de réaliser que ce qu'on voit derrière la caméra ce sont des êtres humains, il est difficile de ne pas en ressortir un peu nihiliste ou, d'immédiatement, prendre l'avion et devenir bénévole afin d'aider ces mômes (pour les plus humains d'entre nous). Même si je n'en parle pas, cette réalité a beaucoup porté la violence de mon récit.

Oui, parlons de violence justement. Elle est omnisciente partout dans ta pièce. Elle est au cœur de presque toutes les interactions entre les personnages. Pourquoi cette fascination ?

Je fais partie de la caste des gens guère capables de se défendre. Les gens comme nous sont la chiasse du modernisme. Beaucoup d'individus prennent leur pied à nous écraser. Bref, si j'ai peu connu d'agression physique, moralement j'en ai pris plein la figure. Il m'a fallu une grosse dose d'amour propre pour tenir (il faut reconnaître que je haïssais tellement mes bourreaux que je n'allais pas leur laisser le plaisir de rire de mon suicide). Il faut souligner surtout que je suis trèèèèèèèès loin d'avoir subi le pire. Aujourd'hui, bien qu'heureuse, je garde encore des séquelles de mon passé de bouc émissaire : mon cœur enfle souvent de haine et c'est seulement à mes 24 ans que j'ai arrêté de flipper dès que je me trouvais dans un groupe. Et parfois j'ai quelques incohérentes difficultés à faire des choses très simples pour le commun des mortels...

Tout ceci, en plus de me rendre trop darkémogothique (ça se dit encore tu crois ?), m'offre une forte empathie pour les personnages violents. Est-ce que leurs raisons d'être agressifs sont justifiées ou non ? J'aime vider mon sac à terreur par la fiction : ça me permet de prendre du recul, mais surtout de poser des questions sur nous. 

Parce que, pour vous, c'est ça avant tout Tango Charogne, des pistes de réflexions...

Tout à fait. Le but premier de Tango Charogne est de faire moralement réfléchir. Presque tous mes personnages sont gris, même les plus stupides et méprisables. Mais aussi, j'ai fait en sorte que certains passages des scènes soient assez étranges (voir obscurs selon certains ;-) ). J'aime les trucs décalés parce qu'ils affirment que les spectateurs sont assez grands pour assembler leur propre puzzle.

 

Tu veux rajouter quelque chose ?

Oui, Tango Charogne c'est globalement triste et glauque, certes, mais y'a de l'humour, des répliques qui fusent... Et moi je n'écris pas pour dire "la vie c'est trop dark ! ça sert trop, trop à rien keuwaaaa !". Du coup, je glisse toujours du positivisme et de l'espoir dans c'que j'fais... Moi j'aime les Bisounours. Je trouve qu'ils ont raison d'être des Bisounours et que ceux qui les trouvent ridicules, ben en fait, c'est des vraies grosses fiottes bien lâches qui seront adultes le jour où elles comprendront que le bien : c'est bien.

Sinon, à par ça, j'ai grande hâte qu'on ait fini l'enregistrement afin de repouvoir m'auto-interviewer et de me la péter grave. Mais j'ai aussi hâte de finir mon jeûne : j'ai super faim. Puis j'aimerais bien savoir pourquoi un motif orange à pois verts c'est aussi moche... T'as déjà vu une robe orange à pois vert jolie ? Non ! Même au Japon ce serait de trop mauvais goût ! Qui a eu l'idée un jour de dire "Tilalilalou... Tiens, et si je faisais un motif orange à pois vert ? " Qui ? J'aimerais bien savoir QUI ?!!!

Mais bon, j'dois aller me coucher...